Secrétariat international de la CNT

Une île contre l’Empire

Publié le vendredi 27 décembre 2019

Alors que les manifestations d'une ampleur inédite se multiplient dans de nombreux pays, ce qui se passe en Haïti semble particulièrement important.
La première raison qui a poussé les habitants de Port-au-Prince, puis de Pétionville dans la rue, est liée à la corruption du président Jovenel Moïse : l'"aide humanitaire" dont le pays subit les effets depuis des décennies a essentiellement servi à enrichir le Président et ses proches, à hauteur de millions d'euros. Après le séisme de 2006, des zones entières de la capitale, les plus pauvres naturellement, n'ont toujours pas été reconstruites, et les bidonvilles se multiplient toujours sur les collines autour du centre. Mais dans un pays soumis à une instabilité politique chronique, et à une politique si corrompue, si fragile que les émeutes de la faim ont déjà poussé ses habitants à se révolter à de nombreuses reprises au cours des dix dernières années, la contestation cette fois ne s'adresse pas seulement au gouvernement en place. Elle remet en cause le système présidentiel même, et ses liens d'allégeance avec les Etats-Unis. Jovenel Moïses qui était le "président des Etats-Unis", a été remplacé par Michel Martelly (déjà président du pays dans les années 2010) sans que le changement de nom n'ait eu d'autre impact sur un système politique profondément corrompu. La Minustah qui assure, sous couvert d'aide humanitaire, le maintien de l'ordre, a réprimé les manifestations avec la violence habituelle : une trentaine de morts et des centaines de blessés sont à décompter après une semaine de manifestations. Les exactions commises par les soldats de la Minustah, bien qu'elles aient été prouvées, n'ont jamais semblé remettre en cause leur présence sur l'île : viols d'enfants, violences envers les populations, transmission du choléra ont semblé bien peu de choses au regard de la "stabilisation" d'un pays fréquemment insurrectionnel.
La remise en cause de tout un système corrompu, alimenté par l'impérialisme des Etats-Unis, s'appuie aussi sur le travail de collectifs de plus en plus importants, pour retrouver l'autonomie de l'île. Nèges mawon, collectif féministe Nous pap domi, qui essaie de s'extraire des logiques politiciennes pour redonner à la société civile sa propre autorité à travers des actions locales , contribuent bien plus à cette "stabilisation" qui ne peut passer que par la lutte contre les inégalités et l'impérialisme que les armées étrangères qui occupent l'île.
Le charbon continue à alimenter la majorité des foyers, et Port-au-Prince, capitale monstre, fait venir de toute l'île cette ressource qui contribue à la destruction des sols et des forêts, et à l'érosion dramatique des sols, déjà largement commencée pendant la période d’ingérence directe des Etats-Unis, où Haïti a été largement déboisée pour l'exportation de bois tropicaux. La sécheresse est dramatique, de plus en plus fréquente, et empêche l'essor de l'agriculture ; d'où le recours massif à des produits alimentaires d'importation, qui soumettent l'ensemble du pays à un état de dépendance complet vis-à-vis du marché. Cette logique mortifère conduit aujourd'hui les Haïtiens à remettre en cause l'ensemble d'un système, dans et au-delà de leurs propres frontières, qui fait de leur pays l'un des plus pauvres, les plus inégalitaires et les plus fragiles du monde, alors qu'il fut le premier à devenir une République Noire en 1804. C'est dire si le prix de la liberté est long à payer.
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