Secrétariat international de la CNT

EZLN Sixieme Declaration de la Foret Lacandone I

Publié le jeudi 7 juillet 2005

ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.
MEXIQUE.

SIXIÈME DÉCLARATION DE LA FORÊT LACANDONE.

Voici notre parole simple qui voudrait arriver au cœur des gens comme nous
humbles et simples, mais, tout comme nous aussi, rebelles et dignes. Voici
notre parole simple pour raconter le chemin que nous avons parcouru et où
nous en sommes aujourd'hui ; pour expliquer comment nous voyons le monde
et notre pays ; pour dire ce que nous pensons faire et comment nous
pensons le faire, et pour inviter d'autres à faire chemin avec nous dans
quelque chose de très grand qui s'appelle le Mexique et dans quelque chose
de plus grand encore que l'on nomme le monde. Voici notre parole simple
pour faire savoir à tous les cœurs honnêtes et nobles ce que nous voulons
au Mexique et dans le monde. Voici notre parole simple, parce que c'est
notre volonté d'appeler ceux qui sont comme nous et de nous unir à eux,
partout où ils vivent et où ils luttent.

I. CE QUE NOUS SOMMES

Nous sommes les zapatistes de l'EZLN. On nous appelle aussi les
"néo-zapatistes". Bien, alors nous, les zapatistes de l'EZLN, nous avons
pris les armes en janvier 1994 parce que nous avons trouvé qu'il y en
avait assez de tout ce mal que faisaient les puissants, qui ne font que
nous humilier, nous voler, nous jeter en prison et nous tuer, sans que
rien de ce que l'on puisse dire ne change rien. C'est pour cela que nous
avons dit "¡Ya Basta !" Ça suffit, maintenant ! Pour dire que nous ne
permettrons plus qu'ils nous diminuent et nous traitent pire que des
animaux. Et alors nous avons aussi dit que nous voulions la démocratie, la
liberté et la justice pour tous les Mexicains, même si nous nous sommes
surtout occupés des peuples indiens. Parce qu'il se trouve que nous autres
de l'EZLN nous sommes presque tous des indigènes d'ici, du Chiapas, mais
que nous ne voulons pas lutter uniquement pour notre propre bien ou
uniquement pour le bien des indigènes du Chiapas ou uniquement pour les
peuples indiens du Mexique : nous voulons lutter tous ensemble avec tous
les gens humbles et simple comme nous et qui sont dans le besoin et
subissent l'exploitation et le vol de la part des riches et de leur
mauvais gouvernement, ici dans notre Mexique et dans d'autres pays du
monde.

Et alors, notre petite histoire, c'est que nous en avons eu assez de
l'exploitation que nous faisaient subir les puissants et que nous nous
sommes organisés pour nous défendre et pour nous battre pour la justice.
Au début, nous n'étions pas beaucoup, quelques-uns seulement à aller d'un
côté et de l'autre, à parler et à écouter d'autres comme nous. Nous avons
fait ça pendant de nombreuses années et nous l'avons fait en secret, sans
faire de bruit. C'est-à-dire que nous avons rassemblé nos forces en
silence. Nous avons passé dix ans comme ça et après nous avons grandi et
vite nous avons été des milliers. Alors nous nous sommes bien préparés,
avec la politique et avec des armes, et, soudainement, quand les riches
étaient en pleine fête de nouvel an, nous sommes tombés sur leurs villes
et nous avons réussi à les prendre, et nous leur avons montré bien
clairement que nous étions là, qu'ils allaient devoir tenir compte de
nous. Et alors les riches ont eu une grosse frayeur et ils nous ont envoyé
leurs grandes armées pour en finir avec nous. Ils ont fait comme ils font
toujours quand les exploités se rebellent, ils envoient quelqu'un en finir
avec eux. Mais ils n'ont pas pu le faire avec nous, parce que nous nous
sommes très bien préparés avant la guerre et nous nous sommes faits forts
dans nos montagnes. Et leurs soldats nous cherchaient partout et nous
jetaient leurs bombes et nous tiraient dessus. Et ils ont même commencé à
se dire qu'il fallait tuer une fois pour toutes tous les indigènes parce
qu'il n'y avait pas moyen de savoir qui était zapatiste et qui ne l'était
pas. Et nous à courir et à nous battre, à combattre et à courir, comme
l'avaient fait nos ancêtres avant nous. Sans nous rendre, sans nous faire
céder, sans nous vaincre.

Et voilà que les gens des villes sont sortis dans les rues et ont commencé
à demander en criant que la guerre s'arrête. Et alors nous avons arrêté
notre guerre et nous les avons écoutés, ces frères et ces sœurs de la
ville qui nous disaient d'essayer d'arriver à un arrangement, c'est-à-dire
à un accord avec ceux du mauvais gouvernement pour trouver une solution
sans massacre. Et alors nous avons fait ce que nous disaient les gens,
parce que ces gens, c'est ce que nous appelons "le peuple", c'est-à-dire
le peuple mexicain. Alors nous avons mis de côté le feu et nous avons fait
parler la parole.

Et voilà que ceux du gouvernement ont dit qu'ils allaient bien se
comporter et allaient dialoguer et faire des accords et les respecter. Et
nous, nous avons dit que c'était bien, d'accord, mais nous avons aussi
pensé que c'était bien aussi de connaître ces gens qui étaient descendus
dans la rue pour arrêter la guerre. Alors, tout en dialoguant avec ceux du
mauvais gouvernement, nous avons aussi parlé avec ces personnes et nous
avons vu que la plupart étaient des gens humbles et simples comme nous, et
que nous comprenions bien pourquoi nous luttions tous les deux,
c'est-à-dire eux et nous. Alors nous avons appelé ces gens "société
civile", parce que la plupart n'appartenaient pas à des partis politiques
et que c'était des gens du commun, comme nous, des gens humbles et
simples.

Mais ceux du mauvais gouvernement ne voulaient pas d'un bon arrangement,
ce n'était qu'une de leurs feintes de dire qu'ils allaient parler et
trouver un accord. Pendant ce temps-là, ils se préparaient à nous attaquer
pour nous éliminer définitivement. Et alors plusieurs fois ils nous ont
attaqués, mais sans arriver à nous vaincre parce que nous avons su bien
résister et que beaucoup de gens dans le monde entier se sont mobilisés.
Et alors ceux du mauvais gouvernement se sont dit que le problème, c'était
que beaucoup de gens voyaient ce qui se passait avec l'EZLN et alors ils
ont décidé de commencer à faire comme s'il ne se passait rien. Et pendant
ce temps-là, ils nous encerclaient, c'est-à-dire qu'ils nous mettaient le
siège, et ils ont commencé à attendre que les gens, comme nos montagnes
sont isolées, oublient parce que le territoire zapatiste est loin. Et
régulièrement ceux du mauvais gouvernement essayaient leurs trucs et
essayaient de nous tromper ou de nous attaquer, comme en février 1995
quand une grande quantité de troupes a voulu nous repousser mais n'est pas
parvenu à nous vaincre. Parce que nous n'étions pas seuls, comme ils l'ont
dit après coup, et que beaucoup de gens nous ont soutenus et que nous
avons bien résisté.

Alors, ceux du mauvais gouvernement ont dû passer des accords avec l'EZLN
et ces accords, ce sont les "Accords de San Andrés", parce que "San
Andrés" est le nom de la commune où ont été signés ces accords. Et dans
ces pourparlers nous n'étions pas tout seuls à parler avec ceux du mauvais
gouvernement, nous avions invité beaucoup de gens et d'organisations qui
étaient ou sont engagés dans la lutte pour les peuples indiens du Mexique.
Et tous avaient leur mot à dire et tous ensemble nous nous sommes mis
d'accord sur ce que nous allions dire à ceux du mauvais gouvernement.
C'est comme ça que s'est passé le dialogue, il n'y avait pas que les
zapatistes tout seuls d'un côté et ceux du mauvais gouvernement de
l'autre, avec les zapatistes il y avait les peuples indiens du Mexique et
ceux qui les soutiennent. Et alors dans ces accords ceux du mauvais
gouvernement ont dit qu'ils allaient reconnaître les droits des peuples
indiens du Mexique et respecter leur culture, et qu'ils allaient le mettre
dans une loi dans la Constitution. Mais après avoir signé, ceux du mauvais
gouvernement ont fait comme s'ils avaient oublié et beaucoup d'années ont
passé et les accords ne sont toujours pas respectés. Au contraire, le
gouvernement a attaqué les indigènes pour leur faire abandonner la lutte,
comme le 22 décembre 1997. Ce jour-là, Zedillo a fait tuer 45 hommes,
femmes, anciens et enfants, dans le hameau de Chiapas qui s'appelle
ACTEAL. Un tel crime ne s'oublie pas facilement, mais c'est aussi une
preuve de comment ceux du mauvais gouvernement n'hésitent pas un instant à
attaquer et à assassiner ceux qui se rebellent contre l'injustice. Et
pendant tout ce temps-là, les zapatistes s'obstinaient par tous les moyens
à faire respecter les accords et à résister dans les montagnes du Sud-Est
mexicain. Et alors nous avons commencé à parler avec d'autres peuples
indiens du Mexique et avec les organisations qu'ils avaient et nous avons
passé un accord avec eux pour lutter tous ensemble pour la même chose,
pour la reconnaissance des droits et de la culture indigènes. Et là aussi,
beaucoup de gens du monde entier nous ont soutenus, et des personnes très
respectées dont la parole est très grande parce que ce sont de grands
intellectuels, de grands artistes et de grands scientifiques du Mexique et
du monde entier. Nous avons aussi fait des rencontres internationales,
c'est-à-dire que nous nous sommes réunis pour discuter avec des gens venus
d'Amérique, d'Asie, d'Europe, d'Afrique et d'Océanie, et que nous avons pu
connaître leurs luttes et leur façon de faire, et nous les avons appelées
des rencontres "intergalactiques" pour rigoler mais aussi parce que nous
avions invité les gens des autres planètes, mais on dirait qu'ils ne sont
pas venus ou alors qu'ils sont venus mais qu'ils ne l'ont pas montré.

Mais rien à faire, ceux du mauvais gouvernement ne respectaient pas les
accords, alors nous avons décidé de parler avec beaucoup de Mexicains pour
avoir leur soutien. Alors d'abord, en 1997, nous avons organisé une marche
jusqu'à Mexico qui s'est appelée la "Marche des 1111", parce qu'il y avait
un compañero et une compañera pour chaque village zapatiste, mais le
gouvernement n'a pas réagi. Après, en 1999, nous avons organisé dans tout
le pays une consultation et on a pu voir que la majorité étaient d'accord
avec les exigences des peuples indiens, mais ceux du mauvais gouvernement
n'ont pas non plus réagi. Et en dernier, en 2001, nous avons organisé ce
qui s'est appelé la "Marche pour la dignité indigène" qui a reçu le
soutien de millions de Mexicains et de gens d'autres pays et qui est même
arrivée là où sont les députés et les sénateurs, c'est-à-dire au Congrès
de l'Union, pour exiger la reconnaissance des indigènes mexicains.

Mais pas moyen, les hommes politiques du parti du PRI, du parti du PAN et
du parti du PRD se sont mis d'accord entre eux pour ne pas reconnaître les
droits et la culture indigènes. Ça s'est passé en avril 2001 et à cette
occasion les hommes politiques ont montré clairement qu'ils n'ont pas un
gramme de décence et que ce sont des crapules qui ne pensent qu'à gagner
de l'argent malhonnête, en mauvais gouvernants qu'ils sont. Il ne faudra
surtout pas l'oublier, parce que vous verrez qu'ils seront capables de
dire qu'ils vont reconnaître les droits indigènes, mais ce n'est qu'un
mensonge qu'ils emploieront pour que l'on vote pour eux, parce qu'ils ont
déjà eu leur chance et qu'ils n'ont pas tenu parole.

Alors, à ce moment-là, nous avons compris que le dialogue et la
négociation avec ceux du mauvais gouvernement du Mexique n'avaient servi à
rien. C'est-à-dire que ce n'est pas la peine de discuter avec les hommes
politiques, parce que ni leur cœur ni leurs paroles ne sont droits, ils
sont tordus et ils ne font que mentir en disant qu'ils vont respecter des
accords. Et ce jour-là, quand les hommes politiques du PRI, du PAN et du
PRD ont approuvé une loi qui ne vaut rien, ils ont tué et enterré le
dialogue et ils ont montré clairement que ça ne leur fait rien de faire
des accords et de signer, parce qu'ils n'ont pas de parole. Alors nous
n'avons plus cherché à avoir de contact avec les pouvoirs fédéraux parce
que nous avons compris que le dialogue et la négociation avaient échoué à
cause de ces partis politiques. Nous avons compris que pour eux, le sang,
la mort, la souffrance, les mobilisations, les consultations, les efforts,
les déclarations nationales et internationales, les rencontres, les
accords, les signatures, les engagements, rien ne compte. La classe
politique n'a donc pas seulement claqué la porte, une fois de plus, aux
nez des peuples indiens, elle a aussi frappé un coup mortel à une solution
pacifique, dialoguée et négociée à la guerre. Et il ne faut pas croire
qu'elle respectera les accords qu'elle passera avec qui que ce soit
d'autre. Il suffit de voir de ce qui nous est arrivé pour comprendre la
leçon.

Alors, après avoir vu tout ça se passer, nous nous sommes mis à penser
avec notre cœur à ce que nous allions pouvoir faire. Et la première chose
que nous avons vue, c'est que notre cœur n'est plus le même qu'avant,
quand nous avons commencé notre lutte, mais qu'il est plus grand parce que
nous avons pénétré dans le cœur de beaucoup de gens bons. Et nous avons
aussi vu que notre cœur est un peu plus meurtri, un peu plus blessé
qu'avant. Ce n'est pas à cause de la tromperie de ceux du mauvais
gouvernement, c'est parce que quand nous avons touché le cœur de ces
autres gens, nous avons aussi touché leur douleur. Comme si nous nous
étions regardés dans un miroir.

II. OÙ NOUS EN SOMMES MAINTENANT

Alors, en zapatistes que nous sommes, nous avons pensé qu'il ne suffisait
pas de cesser de dialoguer avec le gouvernement, mais qu'il fallait
poursuivre notre lutte malgré ces parasites jean-foutre que sont les
hommes politiques. L'EZLN a donc décidé de respecter, tout seul et de son
côté ("unilatéralement" quoi, comme on dit, parce que c'est seulement d'un
côté), les Accords de San Andrés en ce qui concerne les droits et la
culture indigènes. Pendant quatre ans, de la mi-2001 à la mi-2005, nous
nous sommes consacrés à ça, et à d'autres choses que nous vous raconterons
aussi.

Bien. Alors, allons-y d'abord avec les communes autonomes rebelles
zapatistes, la forme d'organisation que les communautés ont choisie pour
gouverner et se gouverner, pour être plus fortes. Cette forme de
gouvernement autonome n'a pas été miraculeusement inventée par l'EZLN,
elle vient de plusieurs siècles de résistance indigène et de l'expérience
zapatiste et c'est un peu l'auto-organisation des communautés.
C'est-à-dire que ce n'est pas comme si quelqu'un de l'extérieur venait
gouverner, ce sont les villages eux-mêmes qui décident, parmi eux, qui et
comment on gouverne, et ceux qui n'obéissent pas sont renvoyés. Si la
personne qui commande n'obéit pas à la communauté, on la blâme, elle perd
son mandat d'autorité et une autre prend sa place.

Mais nous nous sommes rendu compte que les communes autonomes n'étaient
pas toutes sur le même plan. Il y en avait qui allaient plus loin et
bénéficiaient de plus de soutien de la société civile, et d'autres qui
étaient plus délaissées. Il fallait donc encore s'organiser pour qu'il y
ait plus d'égalité. Et nous avons aussi pu constater que l'EZLN, avec son
côté politico-militaire, intervenait dans les décisions qui revenaient aux
autorités démocratiques "civiles", comme on dit. Le problème était que la
partie politico-militaire de l'EZLN n'est pas démocratique, parce que
c'est une armée, et nous avons trouvé que ce n'était pas correct que le
militaire soit en haut et le démocratique en bas, parce qu'il ne faut pas
que ce qui est démocratique se décide militairement, sinon le contraire :
c'est-à-dire en haut le politico-démocratique qui commande et en bas le
mlitaire qui obéit. Et peut-être même que c'est encore mieux rien en haut
et tout bien plat, sans militaire, et c'est pour ça que les zapatistes
s'étaient fait soldats, pour qu'il n'y ait pas de soldats. Alors, pour
essayer de résoudre ce problème, nous avons commencé à séparer ce qui est
politico-militaire de ce qui concerne les formes d'organisation autonomes
et démocratiques des communautés zapatistes. Comme ça, les actions et les
décisions qu'effectuait et prenait avant l'EZLN ont été passées petit à
petit aux autorités démocratiquement élues dans les villages. Ça a l'air
tout simple quand on le dit mais, dans la pratique, c'est beaucoup plus
difficile. Parce que pendant des années, nous nous sommes préparés à faire
la guerre et puis, après, il y a eu la guerre elle-même, et on finit par
s'habituer à l'organisation politico-militaire. Mais même si ça a été
difficile, c'est ce que nous avons fait, parce que ce que nous disons nous
le faisons. Sinon, à quoi servirait de dire quelque chose, si après on ne
le fait pas.

C'est comme ça que nous avons créé les Conseils de bon gouvernement, en
août 2003, et avec eux nous avons continué notre propre apprentissage et
appris à exercer le "commander en obéissant".

Depuis, et jusqu'à la mi-2005, la direction de l'EZLN n'est plus
intervenue avec ses ordres dans les affaires des civils, mais elle a
accompagné et appuyé les autorités démocratiquement élues par les
communautés, sans oublier de vérifier que l'on informe correctement la
société civile mexicaine et internationale des aides reçues et de ce à
quoi elles ont servi. Et maintenant, nous passons le travail de vigilance
du bon gouvernement aux bases de soutien zapatistes, avec des mandats
temporaires et rotatifs, pour que tous et toutes apprennent et puissent
effectuer ce travail. Parce que nous autres, nous pensons qu'un peuple qui
ne contrôle pas ses dirigeants est condamné à être leur esclave et que
nous luttons pour être libres, par pour changer de maître tous les six
ans.

Pendant les quatre dernières années, l'EZLN a aussi passé aux Conseils de
bon gouvernement et aux Communes rebelles autonomes les aides et les
contacts au Mexique et dans le monde entier, que nous avons obtenus tout
au long des années de guerre et de résistance. Mais en même temps, l'EZLN
a aussi mis en place un réseau d'aide économique et politique qui permette
aux communautés zapatistes d'avancer avec moins de difficultés dans la
construction de leur autonomie et d'améliorer leurs conditions de vie. Ce
n'est pas encore assez, mais c'est beaucoup plus que ce qu'il y avait
avant notre soulèvement, en janvier 1994. Si vous prenez une de ces études
que font les gouvernements, vous verrez que les seules communautés
indigènes qui ont amélioré leurs conditions de vie, c'est-à-dire la santé,
l'éducation, l'alimentation, le logement, ce sont celles qui sont en
"territoire zapatiste", comme nous disons pour parler de là où sont nos
villages. Tout ça a été possible grâce aux progrès effectués dans les
communautés zapatistes et grâce au très grand soutien que nous avons reçu
de personnes bonnes et nobles, "les sociétés civiles", comme nous les
appelons, et de leurs organisations, du monde entier. C'est comme si
toutes ces personnes avaient fait du "Un autre monde est possible" une
réalité, mais dans les faits, pas dans des discours.

Et alors les communautés ont beaucoup été de l'avant. Maintenant, il y a
toujours plus de compañeros, hommes et femmes, qui apprennent à être
gouvernement. Et, même si c'est petit à petit, il y a de plus en plus de
femmes qui ont ces responsabilités. Mais on manque encore beaucoup de
respect envers ces compañeras et il faut qu'elles participent plus aux
responsabilités de la lutte. Et puis, avec les conseils de bon
gouvernement, la coordination entre les communes autonomes s'est aussi
beaucoup amélliorée, et aussi la résolution de problèmes avec d'autres
organisations et avec les autorités "officielles". Et puis les projets
dans les communautés aussi se sont beaucoup améliorés, et la répartition
des projets et des aides de la société civile du monde entier : la santé
et l'éducation ont été beaucoup améliorées, même s'il y a encore beaucoup
de chemin à faire avant d'arriver à ce qu'il devrait y avoir ; pareil avec
le logement et l'alimentation, et dans certaines zones le problème de la
terre va beaucoup mieux parce qu'on a réparti les terres récupérées aux
grands propriétaires, mais il y a des zones où on manque terriblement des
terres à cultiver. Et puis le soutien de la société civile mexicaine et
internationale s'est beaucoup amélioré, parce que, avant, les gens
allaient là où ça leur plaisait le plus, mais maintenant les conseils de
bon gouvernement les orientent vers les endroits où il y en a le plus
besoin. Pour les mêmes raisons, partout il y a toujours plus de
compañeros, hommes et femmes, qui apprennent à entrer en contact avec des
personnes venues d'ailleurs au Mexique et dans le monde. Ils apprennent à
respecter et à exiger le respect, ils apprennent qu'il y a de nombreux
mondes et que tous ont leur place, leur temps et leur façon de faire, et
qu'il faut tous et toutes se respecter mutuellement.

Alors nous, les zapatistes de l'EZLN, nous avons consacré tout ce temps à
notre force principale : aux communautés qui nous appuient. Et il faut
dire que la situation s'est bien améliorée un peu, comme quoi on ne peut
pas dire que l'organisation et la lutte zapatiste n'ont servi à rien mais
plutôt que, même si on en finit avec nous, notre lutte aura bel et bien
servi à quelque chose.

Mais il n'y a pas que les communautés zapatistes qui ont progressé. L'EZLN
aussi. Parce que ce qui s'est passé pendant tout ce temps, c'est que des
nouvelles générations ont renouvelé toute notre organisation. Un peu comme
si elles lui avaient redonné des forces. Les commandants et les
commandantes, qui étaient déjà majeurs au début de notre soulèvement, en
1994, possèdent maintenant la sagesse de ce qu'ils ont appris dans une
guerre et dans un dialogue de douze ans avec des milliers de femmes et
d'hommes du monde entier. Les membres du CCRI, la direction
politico-organisationnelle zapatiste, conseillent et orientent les
nouvelles personnes qui entrent dans notre lutte et celles qui vont
occuper des postes de dirigeant. Il y déjà longtemps que "les comités"
(comme nous appelons ceux du CCRI) préparent toute une nouvelle génération
de commandants et de commandantes pour qu'ils apprennent les tâches de
direction et d'organisation et commencent, après une période d'instruction
et d'essai, à les assumer. Et il se trouve aussi que nos insurgés et
insurgées, nos miliciens et miliciennes, nos responsables locaux et
régionaux et nos bases de soutien, qui étaient jeunes quand nous avons
pris les armes, sont devenus des femmes et des hommes, des combattants
vétérans et des leaders naturels dans leurs unités et dans leurs
communautés. Et ceux qui n'étaient que des enfants ce fameux 1er janvier
1994 sont maintenant des jeunes qui ont grandi dans la résistance et qui
ont été formés dans la digne rébellion menée par leurs aînés au long de
ces douze années de guerre. Ces jeunes ont une formation politique,
technique et culturelle que n'avaient pas ceux et celles qui ont commencé
le mouvement zapatiste. Ces jeunes viennent grossir aujourd'hui, et
toujours plus, aussi bien nos troupes que les postes de direction de notre
organisation. Et puis, finalement, nous avons tous pu assister aux
tromperies de la classe politique mexicaine et aux ravages destructeurs
qu'ils ont perpétrés dans notre patrie. Et nous avons vu les grandes
injustices et les massacres que produit la mondialisation néolibérale dans
le monde entier. Mais nous parlerons de cela plus tard.

L'EZLN a donc résisté de cette manière à douze ans de guerre et d'attaques
militaires, politiques, idéologiques et économiques, à douze ans de siège,
de harcèlement et de persécutions, et ils n'ont pas pu nous vaincre, nous
ne nous sommes pas rendus ou vendus et nous avons avancé. Des compañeros
d'autres lieux sont entrés dans notre lutte et, au lieu de nous affaiblir
au long de tant d'années, nous sommes devenus plus forts. Bien sûr, il y a
des problèmes qui peuvent se résoudre simplement en séparant plus le
politico-militaire du civil-démocratique. Mais il y a certaines choses
plus importantes, comme le sont les exigences pour lesquelles nous
luttons, qui n'ont pas encore été entièrement satisfaites.

C'est notre pensée et ce que nous éprouvons dans notre cœur qui nous font
dire que nous en sommes arrivés à un seuil limite et qu'il se peut même
que nous perdions tout ce que nous avons, si nous en restons là et si nous
ne faisons rien pour avancer encore. Alors, l'heure est venue de prendre à
nouveau des risques et de faire un pas dangereux mais qui en vaut la
peine. Et peut-être qu'unis à d'autres secteurs sociaux qui ont les mêmes
manques que nous il deviendra possible d'obtenir ce dont nous avons besoin
et que nous méritons d'avoir. Un nouveau pas en avant dans la lutte
indigène n'est possible que si les indigènes s'unissent aux ouvriers, aux
paysans, aux étudiants, aux professeurs, aux employés, c'est-à-dire aux
travailleurs des villes et des campagnes.

(À suivre)

Des montagnes du Sud-Est mexicain.

Comité clandestin révolutionnaire indigène-Commandement général
de l'Armée zapatiste de libération nationale.

Mexique, en ce sixième mois de l'an 2005.

— Traduit par Angel Caido, que nous remercions chaleureusement, Diffusé par le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL, Paris) - 33, rue des Vignoles - 75020 Paris - France réunion (ouverte) le mercredi à partir de 20 h 30 http://cspcl.ouvaton.org cspcl altern.org liste d'information : http://listes.samizdat.net/sympa/info/cspcl_l

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